Le 21 novembre 2021, _Disclose_, média d'investigation indépendant à but non lucratif, publie avec _Complément d'enquête_ (France 2) une enquête intitulée _Egypt Papers_. Documents à l'appui, dont une note interne du renseignement militaire français datée de 2018, elle révèle l'existence de l'opération _Sirli_ : une coopération franco-égyptienne lancée en février 2016, officiellement antiterroriste, consistant à fournir au régime du maréchal Al-Sissi du renseignement électromagnétique contre les groupes jihadistes du désert occidental égyptien.
Selon les documents, Le Caire a détourné le dispositif dès 2016. Le renseignement français aurait servi à cibler des trafiquants à la frontière libyenne : dix-neuf frappes aériennes contre ces convois civils sont documentées entre 2016 et 2018. Une note d'alerte transmise à la hiérarchie française en 2018 serait restée sans suite politique.
Le ministère des Armées porte plainte pour « compromission du secret de la défense nationale », c'est-à-dire le fait, pour une personne non habilitée, de détenir ou de diffuser un document classifié. Information judiciaire ouverte en juillet 2022. En septembre 2023, Ariane Lavrilleux subit trente-neuf heures de garde à vue à Marseille, dix heures de perquisition, plusieurs semaines de surveillance : géolocalisation, filatures, analyse de relevés bancaires. Un ingénieur militaire, source présumée, est mis en examen. Le 9 octobre 2025, la juge d'instruction prononce un non-lieu au motif de l'intérêt général. Le parquet général fait appel seize jours plus tard.
Deux textes qui s'entrechoquent
Le nœud juridique tient dans la collision de deux régimes. L'article 413-11 du code pénal pénalise, pour toute personne non habilitée, la simple possession d'un document classifié secret-défense. Cinq ans d'emprisonnement, 75 000 euros d'amende. Aucune exception journalistique.
La loi Dati du 4 janvier 2010, du nom de la garde des Sceaux qui l'a portée, a inscrit le secret des sources dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Elle transposait l'arrêt _Goodwin_ de la Cour européenne des droits de l'homme (1996), qui érige ce secret en « pierre angulaire de la liberté de la presse ». Mais elle a introduit une brèche : le secret peut être levé lorsqu'un « impératif prépondérant d'intérêt public » le justifie. La rapporteure du texte, Aurélie Filippetti, l'écrivait dès 2009 : cette notion « n'est pas définie dans notre droit interne ». Certains magistrats jugent qu'une simple enquête pénale suffit à la caractériser, ce qui vide la protection de sa substance.
La réforme censurée, l'inaction poursuivie
Le remède existait. La loi Bloche de 2016 contenait une refonte substantielle. Le Conseil constitutionnel a censuré ses dispositions journalistiques. Le message était clair : retravailler le texte. Dix ans plus tard, aucune reprise.
En janvier 2025, cent dix organisations, parmi lesquelles Reporters sans frontières, le SNJ, la CFDT-Journalistes, le Fonds pour une presse libre, Sherpa, _Disclose_ et _Médiapart_, signent une lettre ouverte au gouvernement avec cinq propositions concrètes. Rencontre à Matignon en février 2025. Aucune suite. Pendant ce temps, l'_European Media Freedom Act_, règlement européen adopté en 2024, prévoit des dispositions contraignantes sur le secret des sources dont l'articulation avec le droit français reste à préciser.
Un choix politique, pas un accident
Le Parlement dispose, en juillet 2026, d'un consensus professionnel unanime, d'un modèle de réforme corrigeable, d'un texte européen à intégrer, et d'un dossier, celui d'_Egypt Papers_, qui expose semaine après semaine les conséquences de l'inaction. Ce qui manque n'est pas la matière juridique. C'est la volonté de trancher.
Ce statu quo transfère au parquet et aux juges une charge d'arbitrage qui relève du législateur. Il expose chaque journaliste enquêtant sur le régalien à une loterie procédurale. Il envoie surtout un signal aux sources internes des services, militaires, agents, ingénieurs, qui, en observant la surveillance subie par Lavrilleux, calculent aujourd'hui le prix d'un signalement. Cette dissuasion silencieuse érode le contrôle démocratique sur les services. Le silence du Parlement la prolonge.
Marc-Antoine Galand
Renseignons-nous

