Le 15 décembre 2025, Palantir Technologies publie un communiqué. Son contrat avec la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) vient d'être reconduit pour trois ans, portant l'échéance à 2028. Six mois plus tard, à la veille du salon VivaTech, le Premier ministre annonce en vidéo la rupture de ce même contrat. Entre les deux dates, aucune bascule technique n'a eu lieu.

2016 : le choix par défaut d'un renseignement en surchauffe

Le contrat initial remonte à décembre 2016. Un an après les attentats du Bataclan, de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, la DGSI cherche un outil capable de traiter, croiser et exploiter des volumes massifs de données hétérogènes : renseignement humain, interceptions, sources ouvertes, fichiers administratifs. Elle retient Palantir Gotham, la plateforme dédiée aux clients militaires et de renseignement de l'éditeur américain, à distinguer de Foundry, sa gamme entreprises. La France devient alors le premier pays hors des États-Unis à déployer Gotham dans son appareil régalien.

L'exercice est présenté comme provisoire. Dans une déclaration relayée par l'AFP en décembre 2025, la DGSI justifie ce choix par une exposition à une intense menace terroriste et par le constat que Palantir aurait été le seul outil existant sur le marché répondant à ses besoins, après une large consultation incluant des industriels français. La formulation, dix ans plus tard, est instructive : elle assume l'absence d'alternative française mûre en 2016 et, implicitement, l'échec à en faire émerger une avant 2026.

L'identité problématique d'un fournisseur régalien

Palantir n'est pas un éditeur logiciel comme un autre. Fondée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, l'entreprise a bénéficié dès sa création du soutien d'In-Q-Tel, fonds d'investissement de la CIA. Elle compte parmi ses clients la NSA, le FBI, le département de la Défense, la police fédérale de l'immigration (ICE) et l'armée israélienne. Peter Thiel est un soutien affiché de Donald Trump depuis 2016 ; la seconde administration Trump installe une relation encore plus étroite avec l'écosystème technologique aligné sur Palantir.

La question juridique est distincte, et souvent mal posée. Devant la mission d'information parlementaire sur la souveraineté numérique en 2021, Fabrice Brégier, alors président de Palantir France et ancien PDG d'Airbus, soutenait que Palantir n'est pas un fournisseur de cloud et n'héberge pas les données de ses clients, donc n'entre pas dans le champ du Cloud Act. La ligne de défense est cohérente sur ce texte précis, adopté en mars 2018, qui vise d'abord les hébergeurs américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud).

Elle est en revanche insuffisante pour clore le débat de l'exposition juridique. La section 702 du Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), régulièrement reconduite par le Congrès, autorise la collecte de données sur des cibles non américaines via les infrastructures des sociétés américaines. L'Executive Order 12333, décret présidentiel encadrant les opérations des services de renseignement américains, complète cet arsenal. Une entreprise cotée à New York, dont l'ingénierie logicielle est développée aux États-Unis et dont l'actionnariat comprend historiquement un fonds lié à la CIA, ne peut prétendre à une étanchéité de principe vis-à-vis de son propre écosystème régalien. C'est cette exposition structurelle, plus qu'un cas documenté d'exfiltration, qui pèse dans l'arbitrage français.

Trois renouvellements, une même impuissance industrielle

Le contrat de 2016 a été reconduit en 2019, en 2022 et en 2025. Chaque renouvellement acte l'échec de la substitution en cours et actualise la même formule officielle : dans l'attente d'un outil souverain opérationnel. Dès 2018, Laurent Nuñez, alors directeur de la DGSI et aujourd'hui ministre de l'Intérieur, expliquait à Bloomberg vouloir travailler au développement d'une offre française ou européenne. Sept ans plus tard, la promesse n'était toujours pas tenue à l'échelle nécessaire.

Le blocage est moins technique qu'industriel. Patrice Caine, président-directeur général de Thales, résumait dès 2019 le calcul économique : le marché commercial ne semblait pas assez profond pour justifier le développement d'un équivalent français. La remarque pointe une faiblesse structurelle de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française dans le domaine numérique. Là où Dassault Aviation, Naval Group ou Safran ont pu s'appuyer sur la Direction générale de l'armement (DGA) comme client pivot, premier acquéreur assumant une part du risque technologique, les briques d'analyse de données régaliennes n'ont pas trouvé leur DGA. La DGSI achète, elle ne finance pas de R&D longue.

OTDH : la fabrique lente d'une alternative française

L'appel d'offres visant à remplacer Palantir, dénommé Outil de traitement de données hétérogènes (OTDH), est lancé fin 2021. Neuf candidats se manifestent. En 2023, la sélection se resserre à trois : Athea, coentreprise Atos-Thales ; Blueway, éditeur français de plateformes de données ; et ChapsVision, société fondée en 2019 par Olivier Dellenbach (ex-eFront) et devenue en quelques années un consolidateur du logiciel français de traitement de données par acquisitions successives de Coheris, Elektron, Bertin IT, Vecsys et Sinequa.

ChapsVision remporte le premier lot fin 2024, consacré à la préparation des données. Le second lot, portant sur la modélisation, la sécurisation et la visualisation, lui est attribué en juin 2026. La solution retenue s'appelle ArgonOS. Elle se présente comme une plateforme modulaire, capable d'ingérer et de corréler des données de formats variés, avec des fonctions d'enrichissement OSINT, de détection d'anomalies et des agents d'intelligence artificielle générative. Elle peut être déployée sur site, en environnement déconnecté ou sur un cloud souverain, trois modes qui répondent aux exigences de sensibilité des services.

Un signal complète le tableau. En mai 2026, l'Office fédéral pour la protection de la Constitution allemand (BfV) annonce lui aussi retenir ArgonOS pour remplacer Palantir. Son directeur Sinan Selen appelle à aiguiser une focalisation européenne dans les choix technologiques du renseignement. La convergence Paris-Berlin, si elle se confirme, esquisse une préférence continentale sur les marchés régaliens. Un sujet politique autant que technique.

Un divorce plus politique qu'opérationnel

L'annonce du 16 juin 2026 doit se lire dans son emballage. Elle intervient à la veille de l'ouverture de VivaTech à Paris. Elle s'accompagne d'un engagement de 655 millions d'euros au titre du plan France 2030 pour l'IA souveraine, et de la promesse d'un assistant conversationnel souverain déployé auprès d'un million d'agents publics. Sébastien Lecornu assume un discours d'autonomie : il ne s'agit pas seulement de changer d'éditeur, mais de refuser une dépendance stratégique qui exposerait la France au bon vouloir de partenaires capables, dans un contexte politique tendu, de couper l'accès à des capacités critiques.

La réponse de Palantir tombe le jour même : le contrat renouvelé en décembre 2025 court jusqu'en 2028 et reste pleinement en vigueur. La contradiction n'est qu'apparente. La transition d'une plateforme régalienne critique ne se fait pas en semaines. Le communiqué de ChapsVision précise que le déploiement inclut une phase de formation des équipes de la DGSI et une migration progressive des données, Palantir demeurant opérationnel pendant la bascule. L'annonce Lecornu est donc, pour l'essentiel, l'affichage politique d'une trajectoire industrielle décidée dix-huit mois plus tôt, mais elle en fait, à dessein, un marqueur souverain à l'entrée d'une reconfiguration transatlantique qui rend la question Palantir difficilement soutenable politiquement.

La question qui structurera les trois prochaines années n'est pas quand Palantir sortira des systèmes de la DGSI, mais à quelle profondeur ArgonOS remplacera réellement Gotham : sur quels périmètres fonctionnels, avec quelle continuité opérationnelle, avec quelles garanties d'audit indépendant. Le rendez-vous 2028 dira si la souveraineté numérique régalienne française sait convertir une annonce politique en réalité technique, ou si un quatrième communiqué de Palantir Technologies viendra à nouveau acter le report.

Marc-Antoine Galand

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